[Living book]: La Grammaire est une chanson douce

Le titre ci-dessus vous surprend? Comment? Se pourrait-il que la grammaire, cette matière honnie de 99,9% des collégiens de France (statistique arrondie selon la méthode à la louche, sur un échantillon plus ou moins représentatif pioché parmi anciens élèves), la grammaire donc, cet enseignement pénible, obscur, rébarbatif s'il en est, se pourrait-il disais-je qu'il puisse se révéler attrayant, accessible, vivant? Et oui! Des gens passionnés par notre belle langue française, il y en a, et contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas tous des tristes sires grincheux et jargonnants! Aujourd'hui, je vais parler de La Grammaire est une chanson douce, le livre qui fait aimer l'étude de la langue aux enfants (et à leurs parents).


Soyons honnêtes, les analyses de phrases sont rarement le meilleur souvenir que l'on garde de sa scolarité. Enfin, moi j'adorais ça, mais même étudiante en fac de lettres je passais pour une extra-terrestre... Mais d'expérience, je peux affirmer qu'il suffit de prononcer "classe de mot", "nature et fonction" ou, plus vicieux, "à quel antécédent se rapporte ce pronom relatif?" pour obtenir un silence complet et 26 paires d'yeux dont l'expression va de vaguement incrédule (les profs parlent-ils l'humain?) à complètement tétanisés (pas moi, pas moi, pas moiiiii). Heureusement, Erik Orsenna vient à notre secours (et à celui des jeunes apprenants, comme on dit chez nous) avec ce très joli récit. Lorsque j'étais en fonction, ce livre servait de support pour la remédiation dans les groupes de soutien de sixième, mais il est vraiment très simple d'accès, y compris pour des enfants plus jeunes. Alors alors, comment monsieur Orsenna parvient-il à nous faire aimer la grammaire? Voyons un peu!


Le résumé


" La grammaire est une chanson douce  est une fantaisie joyeuse. Jeanne, la narratrice, pourrait être la petite sœur d'Alice, l'héroïne de Lewis Caroll, précipitée dans un monde où les repères familiers sont bouleversés.

      Avec son frère aîné Thomas, elle voyage beaucoup : leurs parents sont séparés et vivent chacun d'un côté de l'Atlantique. Un jour, leur bateau fait naufrage et, seuls rescapés, et privés de leurs mots, ils échouent miraculeusement sur une île inconnue. Accueillis par Monsieur Henri, un musicien poète et charmeur, ils découvriront un territoire magique où les mots mènent leur vie : ils se déguisent, se maquillent, se marient.

      C'est une promenade dans la ville des mots, pleine d'humour et de poésie, où les règles s'énoncent avec légèreté. Les tribus de verbes et d'adjectifs, les horloges du présent et du passé s'apprivoisent peu à peu, au rythme des chansons douces de Monsieur Henri."

Quelques extraits

À propos des mots variables:
"Vous êtes comme moi, j'imagine, avant mon arrivée dans l'île. Vous n'avez connu que des mots emprisonnés, des mots tristes, même s'ils faisaient semblant de rire. Alors il faut que je vous dise : quand ils sont libres d'occuper leur temps comme ils le veulent, au lieu de nous servir, les mots mènent une vie joyeuse. Ils passent leurs journées à se déguiser, à se maquiller et à se marier.
Du haut de ma colline, je n'ai d'abord rien compris. Les mots étaient si nombreux. Je ne voyais qu'un grand désordre. J'étais perdue dans cette foule. J'ai mis du temps, je n'ai appris que peu à peu à reconnaître les principales tribus qui composent le peuple des mots. Car les mots s'organisent en tribus, comme les humains. Et chaque tribu a son métier.
Le premier métier, c'est de désigner les choses. Vous avez déjà visité un jardin botanique ? Devant toutes les plantes rares, on a piqué un petit carton, une étiquette. Tel est le premier métier des mots : poser sur toutes les choses du monde une étiquette, pour s'y reconnaître. C'est le métier le plus difficile. Il y a tant de choses et des choses compliquées et des choses qui changent sans arrêt! Et pourtant, pour chacune il faut trouver une étiquette. Les mots chargés de ce métier terrible s'appellent les noms. La tribu des noms est la tribu principale, la plus nombreuse. Il y a des noms- hommes, ce sont les masculins, et des noms- femmes, les féminins. Il y a des noms qui étiquettent les humains : ce sont les prénoms. Par exemple, les Jeanne ne sont pas des Thomas (heureusement). Il y a des noms qui étiquettent les choses que l'on voit et ceux qui étiquettent des choses qui existent mais qui demeurent invisibles, les sentiments par exemple : la colère, l'amour, la tristesse... Vous comprenez pourquoi dans la ville, au pied de notre colline, les noms pullulaient. Les autres tribus de mots devaient lutter pour se faire une place.
Par exemple, la toute petite tribu des articles. Son rôle est simple et assez inutile, avouons-le. Les articles marchent devant les noms, en agitant une clochette : attention, le nom qui me suit est un masculin, attention, c'est un féminin ! Le tigre, la vache.
Les noms et les articles se promènent ensemble, du matin jusqu'au soir. Et du matin jusqu'au soir, leur occupation favorite est de trouver des habits ou des déguisements. À croire qu'ils se sentent tout nus, à marcher comme ça dans les rues. Peut- être qu'ils ont froid, même sous le soleil. Alors ils passent leur temps dans les magasins.
Les magasins sont tenus par la tribu des adjectifs.
Observons la scène, sans faire de bruit (autrement, les mots vont prendre peur et voleter en tout sens, on ne les reverra plus avant longtemps). Le nom féminin « maison » pousse la porte, précédé de « la » , son article à clochette. — Bonjour, je me trouve un peu simple, j'aimerais m'étoffer. — Nous avons tout ce qu'il vous faut dans nos rayons, dit le directeur en se frottant déjà les mains à l'idée de la bonne affaire. Le nom « maison » commence ses essayages. Que de perplexité ! Comme la décision est difficile ! Cet adjectif-là plutôt que celui-ci ? La maison se tâte. Le choix est si vaste. Maison « bleue » , maison « haute » , maison « fortifiée » , maison « alsacienne » , maison « familiale » , maison « fleurie » ? Les adjectifs tournent autour de la maison cliente avec des mines de séducteur, pour se faire adopter.
Après deux heures de cette drôle de danse, la maison ressortit avec le qualificatif qui lui plaisait le mieux : « hanté » . Ravie de son achat, elle répétait à son valet article :
— « Hanté » , tu imagines, moi qui aime tant les fantômes, je ne serai plus jamais seule. « Maison » , c'est banal. « Maison » et « hanté » , tu te rends compte ? Je suis désormais le bâtiment le plus intéressant de la ville, je vais faire peur aux enfants, oh comme je suis heureuse !
— Attends, l'interrompit l'adjectif, tu vas trop vite en besogne. Nous ne sommes pas encore accordés. — Accordés ? Que veux-tu dire ? — Allons à la mairie. Tu verras bien. — À la mairie ! Tu ne veux pas te marier avec moi, quand même ?
— Il faut bien, puisque tu m'as choisi. — Je me demande si j'ai eu raison. Tu ne serais pas un adjectif un peu collant ?
— Tous les adjectifs sont collants. Ça fait partie de leur nature."

Les accords entre les noms et les adjectifs:

"À vrai dire, c'étaient de drôles de mariages.
Plutôt des amitiés. Comme dans les écoles d'autrefois, quand elles n'étaient pas mixtes. Au royaume des mots, les garçons restent avec les garçons et les filles avec les filles.
L'article entrait par une porte, l'adjectif par une autre. Le nom arrivait le dernier. Ils disparaissaient tous les trois. Le toit de la mairie me les cachait. J'aurais tout donné pour assister à la cérémonie. J'imagine que le maire devait leur rappeler leurs droits et leurs devoirs, qu'ils étaient désormais unis pour le meilleur et pour le pire.
Ils ressortaient ensemble se tenant par la main, accordés, tout masculin ou tout féminin : le château enchanté, la maison hantée... Peut-être qu'à l'intérieur le maire avait installé un distributeur automatique, les adjectifs s'y ravitaillaient en « e » final pour se marier avec un nom féminin. Rien de plus docile et souple que le sexe d'un adjectif. Il change à volonté, il s'adapte au client.
Certains, bien sûr, dans cette tribu des adjectifs, étaient moins disciplinés. Pas question de se modifier. Dès leur naissance, ils avaient tout prévu en se terminant par « e » . Ceux-là se rendaient à la cérémonie les mains dans les poches. « Magique » , par exemple. Ce petit mot malin avait préparé son coup. Je l'ai vu entrer deux fois à la mairie, la première avec « ardoise » , la seconde avec « musicien » . Une ardoise magique (tout féminin). Un musicien magique (tout masculin). « Magique » est ressorti fièrement. Accordé dans les règles mais sans rien changer. Il s'est tourné vers le sommet de ma colline. J'ai l'impression qu'il m'a fait un clin d'œil : tu vois, Jeanne, je n'ai pas cédé, on peut être adjectif et conserver son identité.
Charmants adjectifs, indispensables adjoints ! Comme ils seraient mornes, les noms, sans les cadeaux que leur font les adjectifs, le piment qu'ils apportent, la couleur, les détails... "
 
Et ainsi de suite, on découvre petit à petit tout le village des mots et les caractéristiques de ces derniers:
  • la tribu des pronoms, prétentieux et violents, qui mangent les noms
  • les adverbes, ces éternels célibataires qui ne se marieront jamais
  • la fourmilière des verbes parmi lesquels deux qui cherchent à aider tout le monde: les auxiliaires être et avoir
  • la salle des horloges dont les balanciers sont bloqués à gauche pour celle du passé, au milieu pour celle du présent, à droite pour celle du futur
  • l'hôpital des mots, où finissent ceux qu'on a abimés à force de mal les utiliser comme l'expression "je t'aime"
  • etc...


Mon avis

Le livre n'est pas très long (une grosse centaine de pages) et de lecture aisée, il est plaisant: les histoires d'enfants perdus, les îles mystérieuses font toujours recette auprès du jeune public. Monsieur Henri est un charmant clin d'oeil à un chanteur poète bien connu que j'affectionne beaucoup (mais si, il s'appelle Henri, il chante une chanson douce... vous l'avez?). L'héroïne a du caractère. Les classes de mots (aïe, j'ai encore dit un gros mot!) prennent réellement vie sous nos yeux, elles ont une histoires, le système de la langue, soudain, a un sens: cela va de soi que on accorde, et pas ... Le tout est très visuel et parle même aux plus jeunes.

Alors, attention: je ne garantis pas un miracle non plus! Dans les classes où j'ai pu travailler à partir de ce support, tous, loin de là, ne sont pas devenus des champions de grammaire... C'est juste une base, un point de départ, il n'empêche qu'ensuite il faut s'entraîner. Mais, et c'est déjà beaucoup, je n'avais plus droit à une foule de rictus douloureux lorsque je prononçais les termes fatidiques "accords", "invariable" ou "terminaisons". Ca peut sembler peu de chose mais dire "cherchez quels mots sont mariés" plutôt que "vérifiez vos accords adjectif-nom", pour un enfant qui a du mal en dictée ou rédaction, ça peut aider à surmonter un blocage, il y en a même que ça finit par faire sourire. Si, si!

Je n'ai pas encore lu ce livre à mes poussins, je pense le faire d'ici une quinzaine de jours. Façon Charlotte Mason mais, plutôt qu'une narration orale, je pense leur proposer de passer par le dessin: ils adorent les cartes (oui, comme leur mère), nous allons probablement tenter de faire celle du village des mots histoire de leur faire travailler deux domaines à la fois tout en conservant l'aspect ludique de l'ensemble. Jusque là nous utilisions les symboles de grammaire Montessori, il faut encore que je réfléchisse à un moyen de les inclure dans notre projet pour ne pas trop les décontenancer malgré tout.

Aventure à suivre...

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