Décryptage: les 20 principes de la pédagogie Charlotte Mason

Je me lance aujourd'hui dans un exercice périlleux: je vais tenter de décrypter pour vous les bases de la pédagogie Charlotte Mason. Pourquoi périlleux? Déjà, c'est en anglais. Ensuite, c'est en anglais... du XIXe siècle!... Autant dire qu'il y a des formulation parfois... déroutantes. C'est pourquoi je me propose de procéder en deux temps: tout d'abord une traduction la plus littérale possible, puis une tentative "d'explication de texte" dans laquelle je vous livre mon interprétation forgée sur mes diverses lectures.

Décryptage: les 20 principes de la pédagogie Charlotte Mason
1. Dès leurs naissances, les enfants sont des personnes.
A part entière: ce ne sont pas des pages vierges sur lesquelles on (= les adultes) viendrait écrire ce qu'on veut, ni des embryons d'humains en devenir.
2. Ils ne naissent pas bons ou mauvais, mais avec la possibilité de devenir bons ou mauvais.
Personne n'est jamais par nature "gentil" ou "méchant": quelque soit le lieu, l'époque, le milieu ou l'on nait, le choix entre le bien et le mal est possible.
3. Les principes d'autorité , d'une part et d'obéissance de l'autre , sont naturels , nécessaires et fondamentaux ;
Qu'on les accepte ou qu'on se rebelle contre, l'autorité et l'obéissance sont des principes qui existent de fait. Elles sont les composantes nécessaires au bon fonctionnement de tout groupe/société / famille.
4. mais ces principes sont limités par le respect dû à la personnalité des enfants , à laquelle il ne doit pas être porté atteinte, que ce soit par la peur ou l'amour , par  la suggestion  ou l'influence, ni par un jeu inapproprié sur un quelconque désir naturel.
L'autorité n'est pas l'autoritarisme, et l'autorité selon Charlotte Mason n'exclut pas la bienveillance. L'adulte ne doit pas utiliser son autorité pour abuser un enfant, le trahir, le manipuler, jouer avec ses émotions... Le chantage sur les besoins naturels ou affectifs de l'enfant sont prohibés.
Décryptage: les 20 principes de la pédagogie Charlotte Mason
5. Nous sommes donc limités à trois instruments éducatifs: l'atmosphère de l'environnement , la discipline de l'habitude , et la présentation d'idées vivantes.
Pour enseigner, le professeur ou le parent a recours à l'environnement naturel de l'enfant, il veille à la formation de bonnes habitudes, et à ce qu'il soit régulièrement exposé à des concepts vivants. La devise des écoles Mason est d'ailleurs: "l'éducation est une atmosphère , une discipline , une vie"
6. Lorsque l'on dit que  "l'éducation est une atmosphère" , cela ne signifie pas que l'enfant doit être isolé dans ce qu'on peut appeler un "environnement enfantin", spécialement adapté et préparé ; mais que nous devrions prendre en compte la valeur éducative de l'atmosphère de la maison, à la fois en ce qui concerne les personnes et les choses, et nous devrions le laisser vivre librement parmi ses propres conditions . C'est abrutir un enfant que de réduire son monde à un niveau infantile.
Il me semble que ce passage est très explicite: on ne modifie pas artificiellement l'environnement de l'enfant, il doit apprendre les choses de la vraie vie. Charlotte Mason s'oppose en cela aux principes de Montessori par exemple.
7. Lorsque l'on dit "l'éducation est une discipline" , il faut entendre: la discipline des habitudes formées définitivement et de façon réfléchie , aussi bien les habitudes de l'esprit que du corps. Les physiologistes nous apprennent  que l'adaptation de la structure du cerveau se fait selon les lignes habituelles de nos pensées, c'est à dire nos habitudes.
Ici discipline est à prendre au sens de règle de conduite que l'on s'impose, cela signifie que l'enfant doit savoir se maitriser et travailler ses bonnes habitudes.
8. Lorsque l'on dit que "l'éducation est une vie" , cela signifie implicitement la nécessaire sustentation intellectuelle et morale aussi bien que physique. L'esprit se nourrit des idées , et donc les enfants devraient avoir un programme généreux.
Charlotte Mason compare régulièrement la nourriture spirituelle et la nourriture "alimentaire": l'idée est que les deux sont aussi importantes et aussi indispensables, les deux doivent être riches et variées. Elle fait souvent référence au programme qui serait "un banquet" pour l'esprit.
9.Mais l'esprit n'est pas un réceptacle dans lequel les idées doivent être déposées, chaque idée s'ajoutant à une autre dans une «masse d'aperceptions» Au contraire , l'esprit d'un enfant n'est pas un simple sac à contenir des idées ; mais il est plutôt , si cette formule peut être utilisée , un organisme spirituel , avec un appétit pour toutes les connaissances . Ceci est son régime alimentaire approprié , celui auquel il est prêt à faire face , et qu'il peut digérer et assimiler comme le corps le fait avec les denrées alimentaires.
(aperception = perception tellement infime que nos sens la perçoivent de manière inconsciente. Ce point peut paraitre confus car ici, Mason fait en fait référence à une autre doctrine pédagogique à laquelle elle s'oppose, la pédagogie herbartienne qui assimile justement l'esprit de l'enfant à un réceptacle )(je lui consacrerai un article plus tard)(oui, c'est vrai, il y a trop de parenthèses dans cette phrases.)
A part ça, on retrouve encore la métaphore esprit = estomac et donc connaissances = denrées: l'enfant a besoin des deux pour grandir. De la même façon qu'un estomac est conçu pour digérer des aliments, l'esprit est naturellement apte à digérer les apprentissages, pas besoin de le mettre en condition pour le préparer à recevoir une connaissance.
10. Cette différence n'est pas une chicane verbale . La doctrine herbartienne fait reposer l'effort de l'éducation (préparer des connaissances en morceaux alléchants puis les présenter en bonne et due forme) sur l'enseignant . Les enfants que l'on instruit selon ce principe sont en danger de recevoir beaucoup d'enseignements avec peu de connaissances ; et l'axiome de l'enseignant est "ce qu'un enfant apprend importe moins que la façon dont il apprend".
Nouveau tacle pour la pédagogie selon Herbart. La philosophie selon laquelle l'esprit de l'enfant est un réceptacle à remplir implique beaucoup d'efforts pour l'enseignant qui doit passer du temps en amont à préparer et "découper" les savoirs en petites leçons détaillées. Tous ces efforts cependant restent vains puisqu'ainsi présentés ils ne seront pas assimilés par l'enfant.
11. Or, estimant que l'enfant normal a des capacités intellectuelles aptes à faire face à toutes les connaissances appropriées , nous devons lui donner un programme complet et généreux ; il suffit de s'assurer que les connaissances offertes soient essentielles - c'est à dire, que les faits lui soient présentés sans être enrobés d'autres idées. Partant de cette conception, s'ensuit le principe que:
Au contraire Mason pense que l'enfant s'approprie et retient naturellement les connaissances non trafiquées comme ci-dessus. Est ici introduit un des concepts de base de sa pédagogie: les enfants doivent être exposés à des idées vivantes. Si je poursuis sa métaphore nourricière je dirais que ces idées doivent être sans colorants ni additifs, sans gras ni sucre ajouté, sans OGM... On évite les plats industriels tout préparés et bourrés de calories vides et on propose des aliments simples, sains, le moins transformés possible: c'est plus riche en vitamine et plus digeste.
12. L'éducation est la science des relations; à savoir que l'enfant a des relations naturelles avec un grand nombre de choses et de pensées : nous devons donc le former à l'aide d'exercices physiques , de la nature, de l'artisanat , des science et de l'art, et grâce à ​​de nombreux living books ; car nous savons que notre tâche n'est pas de lui apprendra tout sur un sujet quelconque, mais de l'aider à valider , autant qu'il se peut « selon les affinités innées qui modèlent notre nouvelle existence aux choses existantes"
Les enfants sont capables de faire spontanément des connexions entre leurs connaissances et leurs expériences, il est contre-productif de vouloir forcer les liens qu'ils tissent entre les choses. L'adulte (professeur ou parent) doit avant tout s'assurer que l'enfant soit fréquemment en contact avec la nature, l'art, l'artisanat, qu'il lise beaucoup de livres vivants et qu'il soit en bonne forme physique.
13. En élaborant un programme pour un enfant normal , quelle que soit leur classe sociale , trois points sont à considérer :
  • Il exige beaucoup de connaissances , car l'esprit a besoin de nourriture suffisante autant que le corps .
  • La connaissance doit être diverse , car la similitude dans le régime alimentaire mentale ne crée pas l'appétit (= la curiosité)
  • La connaissance doit être communiquée dans un langage bien choisi , parce que son attention répond naturellement à ce qui est véhiculé sous forme littéraire.
Des conseils pour l'élaboration d'un programme , il faut fournir une grande quantité d' idées pour que l'esprit ait assez de nourriture pour le cerveau (je le répète: gardez en tête l'idée d'un banquet), des connaissances sur des sujets variés pour éviter l'ennui, les sujets doivent être enseignés dans une langue littéraire de haute qualité qui est celle qui retient le mieux l'attention des enfants (voyez comme ils se taisent et écoutent attentivement lorsqu'on leur lit une histoire, même ceux qui n'écoutent jamais rien par ailleurs.)
14. Étant donné que les connaissances ne sont pas assimilées tant qu'elles ne sont pas reproduites, les enfants doivent raconter à leur tour après une seule lecture ou écoute, ou bien doivent écrire à propos de ce qu'ils ont lu.
Il s'agit des fameuses narrations à la Charlotte Mason: pour s'assurer qu'une leçon a été comprise, pas "d'interro" ni de longs questionnaires. On demande à l'enfant, après une seule écoute,  de raconter à son tour, avec ses mots, tout ce qu'il sait sur le sujet étudié.
15. Nous insistons sur le fait qu'il ne doit y avoir qu'une seule lecture car les enfants ont naturellement une grande capacité de concentration mais celle-ci peut être amoindrie lors d'une relecture de passages, par des questionnaires, des résumés etc...
En agissant sur cet aspect et sur d'autres points du comportement de l'esprit, nous constatons que l'éducabilité des enfants est largement supérieure à celle généralement supposée et ne dépend que très peu de circonstances telles que l'hérédité ou l'environnement.
L'exactitude de cette déclaration ne se limite pas aux enfants intelligents ou à ceux des classes instruites, des milliers d'enfants dans les écoles élémentaires répondre librement à cette méthode , qui est basée sur le comportement de l'esprit.
Les enfants doivent raconter après une seule lecture ou écoute car ils ont naturellement une capacité d'attention mais si on autorise une seconde lecture ils vont développer une mauvaise habitude ( et Mason y tient, aux bonnes habitudes) et risquent d'être systématiquement moins attentifs en sachant qu'ils auront une seconde chance. De même, il est néfaste de proposer des résumés ou de poser des questions: cela rend l'enfant paresseux, il fait moins d'effort de concentration car il sait qu'on va le guider ensuite. Faire la narration en une fois représente un gain de temps, cela signifie donc qu'on aura le temps de voir plus de sujets: un enfant instruit selon cette méthode en apprend donc plus qu'un autre! Et c'est vrai quelque soit son QI ou son environnement social / familial...
16. Il existe deux secrets concernant l'autogestion morale et intellectuelle qui devraient être offerts aux enfants ; nous les nommerons la Voie de la Volonté et la Voie de la Raison.
Charlotte Mason: Je Suis je peux je dois je vais
17. La Voie de la Volonté. _ Il faudrait enseigner aux enfants:
a) à faire la différence entre "je veux" et "je dois"
b) que la Voie de la Volonté signifie chasser de nos pensées nos désirs qui ne sont pas nos devoirs
c) que la meilleure façon de transformer nos pensées est de penser ou de faire quelque chose de totalement différent, amusant ou intéressant
d) qu'après s'être reposé ainsi, la volonté se remet au travail avec une vigueur nouvelle. (Ceci est une stratégie de diversion de la volonté qui, en nous soulageant momentanément de l'effort, nous permet de nous remettre au travail avec une volonté accrue. L'usage de la suggestion _  y compris l'auto-suggestion _ en tant que soutien à la volonté doit être désapprouvé dans la mesure où elle abrutit et produit des caractères stéréotypés. Il semble au contraire que la spontanéité soit une condition du développement et que la nature humaine ait autant besoin de la discipline de l'échec que de celle du succès.)
Les enfants doivent apprendre la différence entre "je veux" et "je dois" ou "je vais faire"... S'ils ressentent la tentation de faire quelquechose qui est contraire à leur devoir, ils doivent apprendre à maitriser leurs pensées et à les distraire de la tentation en se concentrant sur autre chose de plus amusant ou intéressant. Grâce à cette courte diversion, leur esprit est reposé et de nouveau capable de faire ce qu'il doit et non pas ce qu'il veut.
18. La Voie de la Raison. _ Il faut également enseigner aux enfants à ne pas trop se reposer sur leur propre compréhension car la raison a pour fonction de donner une démonstration logique
1) de la vérité mathématique
2) d'une idée initialement acceptée par la volonté.
Dans le premier cas la raison peut, peut-être, s'avérer un guide infaillible mais dans le second cas elle n'est pas un guide fiable, pour savoir si cette idée initiale est bonne ou mauvaise , la raison va la confirmer par des preuves irréfutables.
Les enfants doivent apprendre à ne pas s'appuyer trop fortement sur leur propre raisonnement . Le raisonnement est bon pour démontrer logiquement une vérité mathématique , mais peu fiable pour juger des idées parce que notre raisonnement justifiera toutes sortes d'idées erronées si nous voulons vraiment les croire: c'est ce qu'on appelle communément la mauvaise foi.
19. C'est pourquoi, lorsqu'ils ont atteint la maturité nécessaire pour bénéficier de cet enseignement, on devrait apprendre aux enfants que leur principale responsabilité en tant que personne est d'accepter ou rejeter les idées initiales. Pour les aider dans ce choix nous devrions leur donner des principes de conduite et un large éventail de connaissances adaptées. Ces principes épargneraient aux enfants les pensées en vrac
et les actions insouciantes qui poussent la plupart d'entre nous à vivre à un niveau plus bas que nécessaire.
Les bonnes habitudes dans la conduite, le comportement et de larges connaissances fournissent l'expérience et la discipline qui rendent l'enfant capable de faire les bons choix.
20. Nous ne devrions permettre aucune séparation entre la vie intellectuelle et spirituelle des enfants; mais au contraire leur enseigner que l'Esprit divin a un accès constant à leurs esprits et qu'il les soutient continuellement dans leurs intérêts, les devoirs et les joies de la vie.
Charlotte Mason était chrétienne, mais ce dernier principe peut s'adapter à toute religion et forme de spiritualité, y compris laïque.

D'après la préface de Philosophy of Education, Volume 6 de The Charlotte Mason Series.

 Bien sûr, toute interprétation d'un texte quel qu'il soit contient sa part de subjectivité et celle-ci n'implique que moi. Il est tout à fait possible que vous compreniez certains points différemment, et/ou que vous croisiez d'autres points de vue sur les internets... Ouvrons le débat pour tenter de nous enrichir mutuellement et affiner notre connaissance de la pédagogie Mason!

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